Souvenirs confiés par d'anciens élèves

 

Souvenirs d'une ancienne élève de l'École Primaire Supérieure de Filles

 

Il y a 70 ans, toute vêtue de noir, je franchissais la porte monumentale de l'E. P. S. de Jeunes Filles de Château-du-Loir.

 

                    L'uniforme

Pourquoi cette tenue funèbre ? Parce que le règlement prescrivait le noir pour l'hiver, le bleu marine pour l'été. Heureusement il y avait le chapeau d'uniforme qui variait d'une saison à l'autre. Deux fois par an, une modiste encombrait de ses cartons le bureau de "Madame" (la dirlo pour les élèves). Quelques "grandes" servaient de cobayes et Madame choisissait. Nos parents payaient après quelques grognements, devant le rythme des changements à une époque où l'usage des vêtements se comptait en années.

 

L'E.P.S. de filles et les élèves dans la cour
L'E.P.S. de filles et les élèves dans la cour

 

            Les sorties

Une fois par mois, le samedi après les cours, nous trimbalions nos sacs de linge sale jusqu'à la gare, ce qui était une épreuve pour de jeunes bras. Le dimanche nous voyait revenir encore plus lourdement chargées car nous transportions les vivres pour la "boîte à provisions" dont le contenu améliorait le goûter et rappelait la maison.

A Noël, à Pâques, la patache du Grand Hôtel transportait nos colis.

La promenade

Elle avait lieu le jeudi et le dimanche. Dûment chapeautées et gantées, nous attendions que Madame désignât la route à suivre. Neuf fois sur dix c'était la route de Port-Gautier ; déserte, plate, droite, elle suait l'ennui. Formellement interdite, était la route de Luceau : passer devant le collège de garçons était impensable.

           Les hivers et celui de 1928

Seules les classes étaient chauffées. L'eau de la ville ne montait pas jusqu'aux dortoirs situés au 2ème étage. L'escalier normal étant condamné, il se faisait un aller et retour des cuvettes vers l'étage inférieur par l'escalier de secours, étroit et en colimaçon. Pour la toilette, il fallait se contenter de l'eau qui n'avait pas été répandue pendant la manœuvre.

 

Dur était l'hiver et pourtant il ne me semble pas que les rhinopharyngites et autres otites provoquaient des absences.

L'hiver 1928 fut cruel. Pendant trois semaines, sous l'abri du préau, le thermomètre se maintint à -20 et moins encore. Les précautions prises contre le gel faisaient que nous n'avions plus d'eau du tout. Il y avait la neige pour se laver les mains et l'eau de Cologne pour le visage, pour qui en possédait.

La messe

II fallait avoir la foi pour enfiler les pieds gonflés par les engelures dans des souliers raidis par le froid. A l'église nous occupions les derniers rangs de la nef, juste devant la porte qui, ouverte par les retardataires, nous envoyait l'air glacé.

Un conseiller paroissial sollicité pour nous trouver une place plus abritée, nous répondit que nous n'avions qu'à fréquenter l'école St Jean. Où étiez-vous, charité chrétienne, amour du prochain ?

L'école en fête

D'un haut niveau était la séance récréative que nous donnions le jour de l'Ascension et le dimanche suivant au théâtre municipal : chœurs à quatre voix, airs d'opéra chantés par notre professeur de chant, morceaux de violon, très attendus, par Melle Louis (Mme Chevet), un ballet et deux pièces de théâtre par les élèves. Je me souviens du "Passant "de F. Coppée, les "Romanesques" d'Edmond Rostand, les "Deux timides" de Labiche, "Gringoire" de de Banville.

L'arrivée de la caisse des costumes de Morin Chanteau était un grand moment. Les collégiens présents à une séance occupaient le fond du parterre et nous les bancs au ras de la scène.

Le programme
Le programme
Un groupe de danseuses
Un groupe de danseuses

 

L'effet Jocelyn

Pendant l'année 1929-1930, nous étions sept, perdues dans un immense dortoir. Aucune surveillance. Nous nous éclairions à la bougie pour lire, étudier et ... nous amuser. Les unes chantaient. J'étais sollicitée pour lire à haute voix, des poésies, le plus souvent. J'ai pu ainsi comparer le pouvoir soporifique des différents poètes. Le champion est assurément Lamartine et parmi ses œuvres : Jocelyn. L'harmonie des mots, le rythme régulier, berçaient mes compagnes comme une barque sur le lac. Je n'avais plus qu'à fermer le livre.

              La Révolution de 1830

Immuable était la tenue vestimentaire de Melle D. Son petit chignon sur le haut de son crâne, son éternel manteau noir, ses petits souliers à une bride et talon plat, faisaient d'elle un professeur à part. Le mot "amour" la faisait rougir si bien qu'à douze ans, je ne vis du Cid que le soufflet et Corneille m'ennuya beaucoup.

C'était le temps où il fallait l'autorisation écrite du professeur de français pour sortir, de la "Bibli" les poésies de Lamartine.

Melle D. enseignait l'histoire en 3ème année. En 1930, elle pensa que l'anniversaire de la Révolution de 1830 pouvait donner lieu à la question d'histoire du concours d'entrée à l'École Normale. Livres spécialisés,   leçons,   composition,   correction, correction de la correction ; nous en fûmes imprégnées. Le "Ah !" libérateur entendu dans la salle d'examen après la lecture du sujet sortait sûrement des poitrines castéloriennes. Sur 26 normaliennes de la promotion 1930-33, huit étaient de notre E. P. S.

Merci Melle D.

 

L'auteure de cet article figure sur cette photo (la 3e en partant de la gauche, rang du bas)
L'auteure de cet article figure sur cette photo (la 3e en partant de la gauche, rang du bas)

 

En conclusion

Pour être tout à fait sincère, je dois dire que si j'ai conservé de bons souvenirs des heureux moments de camaraderie, de l'enseignement de mes professeurs et en particulier de celle qui me fit partager son amour de la littérature, je dois avouer que le peu de sympathie que j'éprouvais pour "Madame" se changea un jour en aversion. Pendant la promenade, au cours d'une rafle dans les bureaux, elle confisqua ce que je croyais inviolable mais qui ne l'était pas pour elle : mon journal intime. Je considérai ce vol comme le viol de mes pensées secrètes et je ne cessai de me poser la question : pourquoi ? Était-il interdit d'aimer écrire, de réfléchir sur soi-même, de penser ? Alors je fis comme la mule du pape, ne pouvant rien faire, je dissimulai. Mais le jour du départ définitif, alors que mes camarades se pressaient pour faire leurs adieux à notre chère directrice, je passai fièrement devant la fenêtre du bureau sans m'arrêter.

J'avais conquis ma place dans une autre école, celle qui devait m'apprendre le métier que j'avais toujours rêvé d'exercer. J'allais vers le Paradis. Je ne fus pas déçue.

 

Madeleine Thibault Benoît, Élève à l'E. P. S. de jeunes filles de 1925 à 1930.

 

 

 

Souvenirs d'un ancien élève de S.P.E.T.O.M. en 1955-1956

 

L'homme ne vit que quatre ou cinq années importantes dans son existence…

L'année scolaire 1955-1956 fut une année mémorable pour votre serviteur qui venait de  quitter sa Bretagne natale afin d'intégrer la classe préparatoire à l'entrée de l'École Technique d'Outre Mer du Havre (anciennement École Pratique Coloniale !).

Cette section venait d'être installée au lycée  de Château du Loir, non encore dénommé "Racan", à l'initiative du Ministère de la France d'Outre-Mer, avec la participation active du "principal" (aujourd'hui, on dit "proviseur"), M. PACTUS.

 

M. Pactus, le Principal et M. Conquet, professeur de physique et chimie
M. Pactus, le Principal et M. Conquet, professeur de physique et chimie

 

Il s'agissait de former des cadres commerciaux et agricoles français et africains à la veille de l'accession à l'indépendance des pays constituant l'ancien empire colonial…

Vingt ans après, j'ai d'ailleurs retrouvé en Afrique un certain nombre d'entre eux.

 

La classe de S.P.E.T.O.M. de 1961-1962
La classe de S.P.E.T.O.M. de 1961-1962

 

Pour nous, à Château du Loir, au nombre d'une quinzaine, et qui arrivions du sud-ouest, de l'Alsace, de Normandie, de la  région parisienne, de Bretagne et d'Afrique, c'étaient les premiers pas dans le théâtre de l'existence…les premiers émois amoureux, la recherche difficile et toujours angoissante du "moi"…

Pour ce qui me concerne, quelles réponses ai-je trouvées au cours de cette année 1956 ?

Aucune…Là d'ailleurs n'était pas la question ! À moi de me débrouiller !

C'était alors le régime de la discipline pour la discipline. Les punitions étaient démesurées pour l'adolescent que j'étais.

Ainsi, pour avoir été vu, tenant " l'épaule"  de Jocelyne BOURIN ( qui devait plus tard devenir mon épouse), un après-midi du mois de mars 1956, je fus convoqué devant le conseil de discipline et renvoyé de l'internat durant une semaine avec interdiction de suivre les cours et avec la promesse de ne pas chercher à revoir Jocelyne !!!

Que reste-t-il de cette année ?

Le souvenir immédiat est celui d'émotions, d'un sentiment attendri et réjouissant en même temps.

C'étaient aussi BB, Juliette Gréco, Brassens, Jacques Douai, Montand, Aragon, Prévert, Mouloudji qui remettaient déjà en question des certitudes qui semblaient pourtant acquises…

Jean-Jacques TRÉVETIN Promotion 56-58 /  É.T.O.M / LE HAVRE